Dans l’ombre des pouvoirs militaires (8) : La question qui fâche

Dans l’ombre des pouvoirs militaires (8) : La question qui fâche

De nouveau sur les bancs: L’année scolaire 1982-1983, après mon succès au Baccalauréat, à Jleifti, je me suis inscrit en première année de la faculté des sciences juridiques et économiques, section économie. La même année, j’ai participé en mai à l’examen d’entrée à la faculté de Lettres à Dakar. Il s’agissait d’un examen réservé aux personnes ayant dépassé l’âge scolaire requis pour un enseignement régulier. Plusieurs de mes anciens amis du MND sont passés par là avec grand succès. Parmi eux, Mohamed Elhassène Ould Lebatt et Mohamed Ould Maouloud, mes anciens collègues du bureau exécutif de la direction scolaire du « CPASS». A mon tour, et comme eux, j’ai réussi avec brio (major) l’épreuve. Je me suis trouvé devant un choix difficile: m’inscrire à Dakar ou à Jleyfti.
Pour mon ami Mohamed Ould Maouloud, je n’avais pas droit à l’hésitation. Maouloud usa de tous les moyens pour m’amener à m’inscrire à Dakar. Je ne me souviens nullement de son argumentaire contre l’inscription à Jleifti. Très probablement, son éducation exemplaire a dû jouer.

Mohamed, en effet, tel que je l’avais connu, s’interdisait systématiquement, et il le réussissait sans faute, de porter le moindre jugement négatif sur les autres ou leurs éventuelles malveillantes intentions. Ce fut déjà trop tard pour moi. Après que je me fus engouffré dans la gueule du loup, avant de disparaître dans son inconfortable et bedonné gros ventre, les bons et insistants conseils de Mohamed envahirent ma petite cervelle.

Pourtant j’avais vite oublié la raison derrière mon option pour l’examen de Dakar. L’année précédente, 1979 ‐1980, j’ai raté une première tentative à l’examen du baccalauréat. J’ai buté contre une forme d’obstacle local que je ne m’expliquais pas. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, moi, l’ancien bon élève de la première école au programme intégralement colonial, je rate un examen que réussissent des élèves de la sixième génération après la réforme de 1973 !

Et pourtant, dans la même année, à une semaine de la session de juin, j’avais réussi brillamment à l’écrit de l’examen d’entrée à l’ENA de Jleyfti, option cycle long. L’oral fut conditionné par le succès au bac. Succès qui malheureusement n’avait pas été au rendez‐vous. A l’université de Jleyfti, je n’épargnerai aucun moyen pour réussir dans ma section d’économie. Comme au BEPC en 1971, j’ai constitué un groupe d’étude et de révision. J’ai même laissé tomber ma liaison à l’enseignement fondamental, perdant ainsi ma fiche budgétaire. Moralement, je n’avais pas voulu m’accrocher à un emploi que je n’exerçais plus effectivement. Tout le temps fut consacré à l’étude.
 

De nouvelles valeurs cultures: Pendant ma nouvelle scolarité, dans les années terminales, à l’université, je découvre de nouveaux noms, de nouveaux héros, de nouvelles références, de nouveaux idéaux, de nouvelles ambitions. Le monde de révolutionnaires et de héros de libération sera remplacé par de nouveaux symboles. En littérature par exemple, il fallait désormais composer avec Baudelaire plus que notre Victor Hugo assez présent durant notre scolarité primaire. Pourtant, pour nous autres petits mauritaniens, bambins maures notamment, on voyait en Victor Hugo l’image d’un vieux marabout du désert gavé de culture arabo‐islamique.

En poésie et en prose, Victor Hugo ne faisait qu’user d’images et de métaphores qui se confondaient, aussi bien dans leur expression que dans leur procession, avec des clichés pareils du milieu nomade mauritanien. Il rappelle, dans bien des aspects, de grands poètes populaires du milieu maure comme Ould Adouba du Tagant quand celui‐ci pleurait des souvenirs passés de son espace vital ou Ould Ahmed Youra du Trarza quand celui‐ci promenait son imagination à travers les cordons dunaires de son Iguidi chéri, en projetant après son regard dans la direction du sud, en chevauchant à travers les forêts verdoyantes, traversées par les zigzags du marigot de Tenyidir, avant de se jeter dans le fleuve Sénégal .

« wechhalet leghnem ou beyliloul laghou ouchhalet Battah ! »: Il s’agit d’un autre poète, secoué par le souvenir d’un moment typiquement nomade: il s’enquiert des nouvelles du troupeau de moutons et de leurs petits, de leur jeune berger du nom de Beylil, sans oublier pour autant les nouvelles du petit chien portant le nom de Battah. Tout ce tableau, dans l’imaginaire du poète, couvrait généralement la nostalgie d’une bien-aimée à laquelle il vouait tout son amour. Son éducation morale l’empêchait de l’exprimer ouvertement.
 

Le Docteur: A l’université de Jleyfti, au niveau du corps professoral, un seul portait le nom prestigieux de docteur. C’était un professeur de géo‐économie, un nom très connu dans les milieux estudiantins de France depuis le début des années 60. Il était rentré depuis peu en Mauritanie. Selon ses proches, il disait qu’il était pressé de rentrer pour ne pas se laisser rattraper par l’âge et rater ainsi son intégration à la fonction publique. Appelons‐le: « Le Docteur » comme ça lui plaisait tant.

Physiquement bien bâti et bien portant, c’était un personnage haut en couleurs. A travers son cours, on comprendra rapidement qu’il était doté d’une large culture, sans profondeur évidente. Aussi, à travers les longues introductions à ses cours (qui débordaient assez souvent sur le sujet), on comprendra aussi qu’il a sillonné une bonne partie du monde, probablement bien avant la fin de ses études. D’après les étudiants mauritaniens qui l’ont connu en France, il était plutôt proche des milieux de la droite et de l’ambassade de Mauritanie à Paris.
Selon les mêmes sources, il collaborait en même temps avec les partis Baath d’Irak et de Syrie. En 1968, ce serait toujours lui à qui les autorités syriennes avaient confié l’organisation du congrès des étudiants mauritaniens à l’extérieur. L’intervention de feu Soumeydaa et ses amis de la gauche mauritanienne naissante avait réussi à lui arracher l’initiative et à l’écarter des travaux du congrès. Selon un participant à ce congrès, les responsables syriens l’appelaient à l’époque « le Docteur », soit presque une décennie avant qu’il n’obtienne le fameux diplôme.

Une fois donc, le Docteur se présenta devant nous, dans l’amphithéâtre de «Nouagour», nom d’une localité non loin de Jleyfti, qui a vu ma naissance sans jamais trouver l’occasion de la voir au moins une fois. Ce jour-là, sa sérénité affichée était plutôt manifestement perturbée. Il nous a habitués à introduire son cours par des commentaires d’ordre général ou d’ordre personnel. Cette fois‐ci, il annonça solennellement son sujet: le Capital de Karl Marx. Il s’attarda pendant longtemps sur l’introduction de son thème. Apparemment, il tenait à nous préparer pour mieux assimiler son propre point de vue sur un sujet qui, tout l’indiquait, l’a beaucoup accaparé durant son séjour au quartier latin de Paris. « …Certains prétendent que le travail suffit à lui seul pour tout transformer… ».

Puis après: «…Plaçons des milliers de travailleurs sur notre montagne de notre minerai de fer, la Kedia d’Idjil de Zouerate et vous verrez qu’ils ne pourront pas produire un seul kg de fer ! ». Puis, il ajouta: « …Ce sera seulement après la mobilisation d’un énorme capital financier que la production du fer a pu démarrer». Je soupçonne que, sciemment, il ignorait que des forgerons appartenant à d’anciennes peuplades nomades vivant dans ces contrées désertiques, à l’aide d’instruments rudimentaires, avaient exploité le même minerai de fer des siècles durant avant l’ère industrielle et bien avant la naissance du capital financier.
Il continuait à multiplier les exemples sur l’insignifiance du travail et du système social qui l’incarnait (le socialisme) et l’importance « capital » du capital financier et par conséquent des capitalistes et de leur capitalisme.

Le Docteur s’acharnait dans ses explications. Soit, il tenait à convaincre des jeunes adolescents censés ignorer le débat universel suscité par un tel sujet. Soit, il tenait à pousser d’éventuels sympathisants de ses adversaires d’hier en France à se manifester pour leur régler éventuellement leur compte. Il semblait que le sujet était complètement étranger au public présent. Il se pourrait aussi que certains préféraient ménager la sensibilité du Docteur pour ne pas subir ses éventuelles réactions, qui pourraient même être physiques et violentes.
 

La question suicidaire: Intérieurement, j’étais fortement révolté par la façon dont ce monsieur s’en prenait à des principes qui m’étaient très chers. Après avoir mesuré toutes les conséquences catastrophiques sur mes études d’une réaction de ma part qui contredisait le célèbre Docteur dans ses affirmations, je pris la décision de réagir. Comme d’habitude, j’avais pris le temps de bien préparer ma question‐colle. Comme toujours elle devrait être à la fois pertinente et concise. Monsieur occupait seul tout le terrain. Il faudra le surprendre, l’assommer. Je levais le doigt. J’étais le seul à pouvoir le faire. « Toi là‐bas au fond ! », s’écria‐t‐il.

Son attention fut attirée par ce petit doigt solitaire qui se permet de le défier dans son cours, son si majestueux cours. Je le regardais droit dans les yeux mais avec respect et humilité: «Monsieur, d’où vient le capital ? ». Question d’apparence élémentaire. Il n’en revenait pas. Il eut manifestement saisi aussitôt toute la profondeur de la question. Il est évident que le travail a existé bien avant le capital puisque c’est bien le premier qui a engendré le second. Comme il est également évident que le travail avait fait tourner toutes les activités économiques bien avant toute accumulation capitaliste.

Ma conviction est qu’il a déjà débattu la même question de nombreuses fois et dans les mêmes termes dans ses veillées nocturnes parisiennes. N’attendez pas de moi de vous donner sa réponse puisqu’il n’a pas pris la peine de me répondre. « Ah bon, il y a des communistes cachés parmi vous ! », s’écria‐t‐il et à plusieurs reprises. Voilà tout ce que j’ai eu comme réponse. Il interrompit le cours. Un étudiant, il serait Sidi Ould Tah, si j’ai bonne mémoire, s’adressa à moi après le soi‐disant cours pour me dire: « Je crains qu’il ne te coince! ». Ce que j’avais déjà prévu.

Le lendemain, j’ai aperçu Monsieur en aparté avec un avocat aux beaux yeux de hibou, chargé de cours lui aussi à l’université de Jleifti. Tous les deux regardaient dans ma direction. Tout indiquait que Monsieur le Docteur s’informait auprès de son collègue sur mon identité « politique » ou «idéologique » ou probablement tribale ou les trois à la fois. Depuis lors, sachant que tout était perdu pour moi, je ne cessais de poser librement mes questions‐colle au Docteur. Il se gênait beaucoup de mes questions. Raison pour laquelle je persistais à les poser à chaque fois que l’occasion se présentait et même au‐delà.

En réalité, malgré ma rupture organisationnelle avec mes amis du MND, je demeurais toujours fidèle à une certaine attitude de principe vis‐à‐vis des questions majeures d’intérêt culturel ou idéologique. Cette conduite a précédé mon engagement politique.

De nouveaux règlements de comptes: Après un redoublement en première année d’économie, redoublement cyniquement bien orchestré, je me suis inscrit dans la section d’anglais à la faculté de Lettres. En dépit d’obstructions manifestes, j’ai réussi à escalader les quatre marches des quatre années programmées pour la maitrise sans pour autant obtenir le fameux diplôme.
Deux obstacles vont se dresser devant moi pour empêcher une telle consécration. Le premier serait l’arrivée en troisième année, si mes souvenirs sont bons, d’un bout d’homme, professeur de son état, proche parent de détracteurs locaux bien connus. Le deuxième obstacle fut le choix de mon sujet de mémoire: « La lutte des noirs américains pour l’égalité ».

Pour moi le choix d’un tel sujet fut dicté d’abord par la nécessité de mieux approfondir l’histoire des USA à travers la traite négrière. Ensuite, il n’était pas exclu que d’une façon plus ou moins consciente, le contexte socioculturel mauritanien, déjà en ce moment si sensible à ce genre de questions, ait influencé mon choix. Certains me conseillèrent de changer de sujet de mémoire. Ce que j’avais royalement (ou naïvement) refusé.

Ajoutez à ces deux obstacles, d’autres de moindre importance. Le corps professoral de ce début d’université de Jleyfti fut fortement influencé par le nationalisme arabe. Ce courant idéologique, fut fondé, parallèlement aux fondateurs du parti «Baath », par le président égyptien Nasser, un homme connu pourtant pour son ouverture et sa grande contribution à la naissance du panafricanisme des années 50. Ses courageuses réformes des années 1950, comme la nationalisation du canal de Suez et la mise en échec de l’agression tripartite impérialiste en 1956, lui avaient donné une grande audience en Afrique et partout dans le monde d’après‐guerre.

Malheureusement, en Mauritanie, les adeptes du courant nationaliste arabe lui imprimèrent un relent raciste manifeste à l’égard de nos communautés non arabes, doublé d’une négligence manifeste des questions d’ordre social. Les fortes purges scolaires dont on avait été victimes la décennie précédente, avaient beaucoup réduit la présence d’enseignants aux idées ouvertes et éclairées parmi le corps des enseignants qui dispensaient des cours dans les deux premières facultés de l’université de Jleyfti.
Les autres courants de pensées, particulièrement les nationalistes arabes, nasséristes et baathistes, furent épargnés pour l’essentiel par lesdites purges. Généralement ils se dérobaient aux grèves, les grèves scolaires notamment, pour ne pas s’exposer au renvoi. Ils en avaient profité pour la plupart pour réussir leur enseignement supérieur. Dans leurs cours, ils ne cessaient d’exprimer d’une façon ou d’une autre leurs idées teintées de nationalisme chauvin et obscurantiste.

Les devoirs, mêmes ceux relatifs au cours d’anglais étaient conçus de telle façon de vanter la grandeur et l’histoire de la civilisation arabe. Gare aux étudiants qui ne faisaient pas ressortir l’invincibilité de la « nation arabe, du « Golfe jusqu’à l’Atlantique », expression qui leur été si chère. Je n’ai jamais cédé à une telle pression morale. Dans mes copies d’examen ou de devoirs, je n’ai cessé de réaffirmer comme eux combien était immense la contribution des civilisations arabo‐islamiques à la civilisation universelle. En même temps, j’avais toujours mis l’accent sur l’intérêt pour les arabes et les musulmans de confirmer ce passé si glorieux par une plus grande présence dans les affaires et le progrès du monde contemporain. Mes devoirs pareils furent souvent notés par les plus faibles notes. Je me souviens de quelques-uns d’entre eux que je considérais comme des thèses de grande qualité, émargées par une note du genre 6 ou 7 sur 20.

Pourtant certains de mes professeurs affichaient une piété sans bornes. Ils ne cessaient de nous recommander de toujours se conduire avec justice et droiture, «exactement comme se comportait le prophète Mohamed (PSL) », insistaient‐ils. La morale religieuse prenait une bonne partie de leurs cours. Ils oubliaient tout au moment des corrections des devoirs des élèves les plus innocents, les moins protégés, souvent ceux parmi nous au teint sombre et qui comptaient souvent parmi les plus brillants.

Ahmed Salem Ould El Mokhtar (Cheddad)

chitari 24

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